Art/Ultra Distortion

Ultra Distortion

Photographies : Albert, Ane, Maya, DR Paris, 11 octobre 2021

Je est un autre
Arthur Rimbaud
L’enfer, ce n’est pas les autres,
c’est l’éventualité qu’ils arrivent
Sylvain Tesson

L’élancement

de la Grande Dixence au Plamproz

Nous nous préparons depuis des mois. Anxieux de ce qui nous attend, je suis prêt – et je sais qu’il l’est aussi. Il a un peu froid. Je suis concentré, je cours déjà la montagne.

Jeudi 2 septembre 2021, huit heures, barrage de la Grande Dixence, le coup de feu. Comme 198 autres coureurs, dont la moitié seulement viendra à bout du voyage, nous nous élançons – comme d’un seul homme.

L’adrénaline le fait galoper. Je me souviens que nous nous étions promis de partir lentement. Je lui rappelle l’une de nos mésaventures : partir trop vite. Chuter. Se blesser. Abandonner. Pas cette fois. Je le force à maîtriser son allure.

Nous franchissons ensemble les premiers cols. Les plus hauts de notre voyage. Le Col de Prafleuri (2985 mètres), puis le Col de la Louvie (2888 mètres). Il a le souffle court. L’altitude. Bien plus élevée que celle de nos sommets arctiques.

La descente vers le Lac de Louvie, puis vers Le Plamproz est somptueuse. Accrochée au flanc de la montagne, la cascade de Fionnay.

Le peloton s’étire déjà, l’ordre des coureurs émerge.

Nous arrivons au premier ravitaillement. La tribu nous attend. Elle nous assiste. Remplir les gourdes. Réorganiser le sac. Boire. Manger. Repartir.

La souffrance

du Plamproz à Prassurny

Immédiatement, il sait qu’il a trop mangé – trop lourd. Je suis inquiet. Nous devons faire une ascension très raide de plus de 1200 mètres sous le soleil de midi. La digestion est bloquée par l’effort.

Commencent alors près de six heures de calvaire. Je passe devant. Je l’encourage. Il se traîne. Alors que les montées sont habituellement sa force, de nombreux coureurs nous dépassent. Estomac contracté. Souffle coupé. Jambes lourdes. La souffrance se lit sur son visage. Je l’ignore. Continuer. Je le traîne jusqu’au sommet du Mont Brûlé à 2571 mètres d’altitude. Le ravitaillement de la Cabane de Mille ne lui sera que de piètre réconfort.

Préoccupé, mes souvenirs effacés.

La descente vers Orsières est tout aussi désagréable : impossible de courir, un point de côté le transperce à chaque tentative d’accélération. Les secousses sont insupportables. J’échoue à le faire avancer.

Nous rejoignons enfin le ravitaillement de Prassurny, alors que le jour commence à faiblir. La tribu est là. Elle prend le relais. Elle prend soin de lui. Je peux relâcher mon attention. Il a toujours du mal à respirer. Parler lui est même difficile. Une crise d’asthme ? Quelques années auparavant, il m’avait montré ses courbes spirométriques si caractéristiques. Je n’y ai plus pensé. La tribu veille.

Salbutamol salvateur, comme le bouillon chaud.

Il reprend des forces. Et paradoxalement, alors que notre machine est en train de repartir, je doute. Allons-nous y parvenir ?

Le dépassement

de Prassurny à Finhaut

Encouragés par la tribu, nous repartons – Iseline m’accompagne un peu.

Elle a lu l’inquiétude sur notre visage. Après quelques dizaines de minutes, je lui envoie le message « I feel much better ». Il se sent beaucoup mieux. La magie opère. De mon côté, le doute se dissipe.

Nous sommes prêts à affronter la fenêtre d’Arpette et la première nuit.

La section la plus redoutée des coureurs. Après avoir longé le lac de Champex, puis remonté le cours tranquille du Durnand d’Arpette, la véritable ascension commence. La plus longue – 1800 mètres.

Magiques, le silence des frontales et le bruit des bâtons habillent jusqu’à son sommet la montagne invisible.

Arpette, la nuit
D’énigmatiques faisceaux
Apprêtent tes flancs

Le pierrier est raide. L’ascension est rude. Très rude. Mais sans souffrances. Ses forces sont revenues. Il avance, sans relâche.

Pour d’autres coureurs, au contraire les forces s’évanouissent dans la nuit et la douleur surgit.

Cette nuit, les premiers abandons.

Nous dépassons plusieurs coureurs.

Au sommet, l’inquiétude de certains : prendre garde à la descente. Elle est supposée engagée. Raide et technique.

Pierrier périlleux
Le bruit du silence nocturne
Y danse le coureur

Je suis surpris : ses cuisses sont solides. Ses pas précis. Il court. Les pierres roulent. Je le suis. Malgré la nuit, à la lueur de la frontale, il dépasse d’autres coureur et dévale la pente. Il l’avale. Il se souvient des entraînements dans les pierriers arctiques. Il est concentré. Éviter la chute.

Nous finissons par rejoindre le cours du Trient ainsi qu’un couple de coureurs en difficulté. Blessé, son genou a renoncé. Elle renoncera également au ravitaillement de Trient, où nous arrivons six heures après avoir quitté Prassurny.

L’effort prolongé, la privation de sommeil et la nuit ont commencé leur douce distorsion du temps. Six heures évaporées.

Quelques instants de repos, le temps d’un bouillon. Les coureurs sont transis, l’ambiance irréelle.

Repartir. L’objectif : atteindre la base de vie de Finhaut. Remonter, le long des sentes raides de la forêt enchevêtrée de Tête Noire. Puis redescendre.

Nous avançons en silence. Lui, mécaniquement. Moi, sans pensées. Apercevoir les lueurs de Finhaut me sort de la torpeur. Momentanément seulement ; j’avais oublié la descente au fond des gorges creusées par le Trient.

Des fragments de souvenirs : les marches taillées dans le roc, l’humidité, le lit du Trient, les passerelles de bois, la monotonie. Puis remonter. Enfin, Finhaut.

Nous avons décidé une halte d’une heure trente. Assis, il se repose. J’entreprends d’organiser la suite. Comme l’était le Trient, mon esprit est brumeux. Se changer. Ajuster le contenu du sac. Configurer une alarme pour repartir. Tout semble compliqué.

Il engloutit un repas chaud. Je crains que son estomac ne le supporte. Nous échangeons quelques mots avec la coureuse en rouge.

La salle communale est reconvertie en dortoir. Il s’allonge et se coupe du monde. Après avoir vérifié une seconde fois l’alarme, je ferme les yeux. En quelques secondes, les images hypnagogiques. Puis le néant. Pendant vingt-huit minutes.

L’encouragement

de Finhaut à l’Auberge de Salanfe

L’alarme. Où suis-je ? Je rassemble mes pensées. Je le réveille. Il est fourbu. Cinq heures trente, nous quittons la base de vie, avant l’aube de la seconde journée.

En pleine ascension du Col de Fenestral, le soleil caresse les flancs du Mont Blanc. Au loin, quelques silhouettes se détachent en haut du col.

Le sentiment d’être seul au monde.

Étoile hellénique
Je me retourne, le Mont Blanc
Tous deux revenus

Je crois tout d’abord à une hallucination. La tête de Mickey, sur une sphère métallique de cinquante centimètres de diamètre, descend le cours du Besson en lévitant. Il se frotte les yeux. Je me concentre. La sphère, imperturbable, continue sa descente. Un ballon gonflé d’hélium. D’où vient-il ?

Le Col de Fenestral gravi, la descente. Il continue de se frotter les yeux. Ses lentilles de contact le gênent. Fatigué, ses pas sont moins précis dans cette descente technique. Le faux pas est interdit, la chute pourrait être fatale.

La descente en direction de l’alpage d’Emaney achève le réveil du corps et de l’esprit. Peu de souvenirs : ils ont sombré dans le Lac de Blantsin.

Gravir le Col d’Emaney, seul. Au loin, d’autres coureurs aux pas lourds. Puis enfin, l’une des plus belles descentes du voyage. La roche grise du Col de Susanfe plonge dans l’eau turquoise du Lac de Salanfe.

87 kilomètres, 7000 mètres de dénivelé. La moitié. Une interrogation. Le plus dur est-il fait ? Le plus dur nous reste-t-il à faire ?

À l’auberge, je lui conseille de boire une demi-bière. « C’est bon pour la récup’ », lui lancé-je. Je bois l’autre moitié. Je pense que c’est bon pour le moral !

La dissociation

de l’Auberge de Salanfe à Barme

Repartir. Encore monter. Encore descendre. Ses lentilles continuent de le gêner. Il voit trouble. Mon esprit, lui aussi troublé, je me sens vraiment bien.

Quelque part entre l’Auberge de Salanfe et la Cabane de Susanfe, nos chemins commencent à se dissocier.

Lors du passage aérien sous le Col de Susanfe, je me remémore l’étrange crise de panique du Rocher du Vent, un an plus tôt. Cette fois, nulle peur. La crête vertigineuse de Hamperokken m’y a mentalement préparé.

À la Cabane de Susanfe, nous partagerons une seconde bière. D’autres coureurs nous imitent. Le premier ravitaillement que nous prenons le temps de réellement apprécier.

Nous nous sentons incroyablement bien.

Le Pas d'Encel, que je redoutais, ne fut finalement que conte pour enfants.

En atteignant Barme, sans véritable raison, la lassitude. Lui peut continuer. La tribu m’encourage.

La monotonie

de Barme aux Crosets

Il se remet en route. Je le suis.

Subitement, les alpages.

De battre a cessé le temps.

Il marche rapidement, sans relâche.

S’installe la monotonie.

L’esprit vide.

Soudain, la seconde station de vie. Manger. Deux portions de hachis parmentier. Une bière. Réapprovisionner le sac. S’allonger, trop longtemps, sans parvenir à trouver le sommeil – le dortoir est bruyant et froid.

L’étrangeté de la seconde nuit nous enveloppe doucement.

Les limbes

des Crosets à Conche

Repartir.

Nous sommes dans les limbes.

Il continue d’avancer mécaniquement. Je me retire du monde. Il est seul, dans l’obscurité de la nuit. Par moment, je resurgis, enrobé de bribes d’images énigmatiques.

Le temps s’écoule, présent, passé, futur, mais tout se mélange. On s’embourbe dans la nuit. Le temps s’écroule.

L’instant devient immuable. La monotonie s’évanouit, transformée.

Quelques coureurs font fausse route. Encore une descente très raide. J’échange quelques mots avec un coureur en souffrance :

« Ça va ?

– Je n’ai plus d’ongles aux orteils…

– Ils repousseront…

– Oui, mais pas avant la fin de la course ! »

Des passerelles. Une rivière. Je ne sais plus laquelle. La longer me semble une éternité.

M’emporte le temps
Un radeau dans le torrent
Sans un souvenir

Je ne reste que le temps d’un bouillon et d’une assiette de pâtes au ravitaillement de Morgin. Il est blafard, les traits creusés. Je me demande à quoi je ressemble. La lumière est trop forte. Étions-nous dans un gymnase réaménagé pour l’occasion ? Je ne sais plus. Le ravitaillement suivant est proche. Il a fait le trajet seul. J’ai probablement suivi le même chemin. Brume amnésique.

La bascule

de Conche à Blansex

Perdue dans la nuit, la cabane magique de Conche. On semble y festoyer autour du poêle. Lorsque je surgis dans la pièce, il est déjà là – sans doute depuis plusieurs minutes. Je suis heureux de le retrouver. Nous mangeons des crêpes et deux bols de müesli auquel nous ajoutons quelques tranches de charcuterie. Nous buvons un chocolat chaud. Peut-être aussi un bouillon. Un festin.

Il me semble être en pleine forme. Je suis excité par l’ambiance.

Je n’ai aucune idée de l’heure. Mais je sais deux choses : nous sommes en plein milieu de la seconde nuit et nous n’avons plus besoin de nous soucier des barrières horaires. Nous continuons de manger. Nous sommes bien. Pourquoi ne pas faire une sieste ? Nous décidons de profiter des matelas de la mezzanine. S’allonger entre deux coureurs. Dormir profondément trente minutes. Le bruit ambiant pénètre mes rêves. Je dors alors que la fête est à son paroxysme. Les invités, au rez-de-chaussée, continuent de s’envoyer des shots de rhum.

Reposé et nourri, il est temps de repartir. Ça grimpe. Il avance vite et cette fois, je ne fais rien pour le ralentir – au contraire. Nous n’avons plus besoin d’économiser mes forces. Sans savoir précisément la distance qu’il nous reste à parcourir, je sais que ce sera l’équivalent d’une grosse séance d’entraînement. Son corps est capable de l’encaisser sans problème. Mon esprit parvient à l’appréhender.

Au sommet, les lueurs d’une ville animent soudain la nuit. Je crois voir le Bouveret – notre destination. L’était-ce vraiment ? Peu importe. Cette vision décuple mon énergie. Nous accélérons. Nous dépassons encore quelques coureurs ; certains à bout de force. Nous rattrapons une coureuse paniquée. Elle se croit perdue et sur le point de faire une chute fatale. Il continue d’avancer. Je tente de la rassurer. Je pense que nous sommes sur le bon chemin. Pourquoi continuer si je n’en suis pas certain ? Je lui réponds qu’elle n’est pas forcée de nous suivre. Il avance. Je le rattrape.

Un coureur endormi sur un télésiège. Nous éteignons nos frontales et avançons dans la nuit. Ane va bientôt nous attendre au Chalet du Blansex. En y arrivant, la surprise : Maya l’accompagne. Toutes les deux, autour du feu. D’autres coureurs. Le calme.

Le jour est levé depuis peu, il s’assoit et j’en profite. Je suis heureux qu’elles soient là.

Manger. Boire. Ajuster le sac. Se débarrasser, enfin, du « kit grand froid ».

Quarante minutes plus tard, décider de repartir pour la dernière ligne droite.

Il ne nous reste qu’un dernier col et une trentaine de kilomètres. Certains coureurs, à bout de force, meurent d’en finir. Il est en pleine forme. À plusieurs reprises, je retiens mes larmes car bientôt, le voyage s’achèvera.

L’exaltation

de Blansex au Bouveret

Quelques kilomètres après avoir quitté le Chalet du Blansex, elle est là, debout sur le bord du sentier, énigmatique, drapée de blanc. Elle nous fixe, immobile. Imperturbable, il continue. Elle croise mon regard une seconde fois : elle a disparu, muée en tronc d’arbre à l’écorce blanche et desséchée.

Nous atteignons le lac du Taney où nous faisons une brève halte. Prendre des forces. Les forces ultimes. Manger de la croûte aux champignons. Deux fois. Et c’est reparti.

De la dernière ascension nous devons absolument profiter.

Encore quelques coureurs, puis le Pas de Louvenex. Vue sur le Lac Léman. Le Col de La Croix. Profiter de ces derniers instants avant l’ultime descente. Profiter de ces derniers instants avant d’attaquer la quinzaine de kilomètres qui nous séparent du Bouveret. Quinze kilomètres. Une distance que je connais par cœur. Des centaines de fois parcourue. Je sais ce que cela signifie. Nous y sommes presque. Retenir ses larmes.

Deux coureurs profitent de notre pause pour nous dépasser. Je leur conseille d’en profiter. Ils veulent en terminer. Ils commencent à dévaler le pierrier. Un hurlement. L’un d’eux a chuté. Si près du but. Il se tord de douleur.

Nous attaquons la descente. D’abord prudents. Ses cuisses sont si fraîches et ses pas si précis. Je ne peux y croire. Il saute de pierre en pierre. De lacet en lacet. Fin du pierrier. Sentier au milieu des pâturages. Puis sentier dans la forêt. Rapide, il saute par-dessus les racines et dépasse d’autres coureurs dans un nuage de poussière alors que je hèle pour les prévenir. Stupéfait, je prends un fou rire alors que lui continue sa course folle. « Prends garde », lui dis-je. Il ne m’écoute plus. Il n’a plus besoin de moi. Je me laisse porter.

Dernier ravitaillement de la course. Il ne s’arrête pas. J’ai juste le temps de lire de l’épuisement dans le regard de quelques coureurs en pause et d’attraper un Coca. Du sucre rapide pour les dix kilomètres qui nous restent.

Nous avalons le Coca et la forêt. Cinq kilomètres. J’appelle Ane. « Il ne me reste que quelques kilomètres. Ça va vite. » lui avais-je dit. J’étais en dehors de mon corps. Exalté.

Dernière descente. Derniers virages. Premières maisons. Le Bouveret. Le bord du Lac Léman. Le port. Quelques applaudissements. La ligne d’arrivée. La tribu est là.

Attristé par la fin du voyage, je suis heureux d’avoir terminé.

Je cherche mon ombre du regard.

Après 53 heures, 170 kilomètres et 12000 mètres de dénivelé, la surprise : je réalise que nous portons tous deux le même numéro de dossard.