Art/Ouverture confinée

Un nuage de points 3D en teintes dorées : l'intérieur d'une galerie souterraine ovale, où l'on devine une silhouette

Ouverture confinée

Images : Albert Meige Texte : Aurélien Bellanger Paris, 2 juin 2024

Une silhouette assise, en manteau clair, dans une galerie souterraine baignée d'une lumière chaude

J'ai connu l'arrivée de Lycos, un moteur de recherche qui était aussi, dans la pub, un gros labrador noir. Et puis un jour, Lycos, parti avec un mot-clé dans la gueule, n'est jamais revenu.

Un escalier et une salle souterraine en nuage de points, un homme debout devant des graffitis

J'ai connu l'arrivée de Facebook, qui devait rendre le monde plus amical, et dix ans plus tard tout le monde était devenu méchant ou carrément fasciste. J'ai connu l'époque où l'on pouvait confier sans crainte ses enfants aux stars de YouTube, qui s'occuperaient encore mieux que l'école de leur éducation. J'ai connu l'âge d'or de la crypto-monnaie.

Une galerie souterraine en nuage de points, entourée de grosses sphères orange en suspension
Vue déformée d'une galerie souterraine en nuage de points, sur fond noir

Bref, j'avais des raisons de me méfier du Métavers. Cette fois-ci, ce serait sans moi, j'avais suffisamment donné dans le rise and fall de la tech, le solutionnisme californien était mort sous nos yeux, un matin de janvier 2021, sur les pelouses du Capitole. Elle ne manquait pas de beauté d'ailleurs, cette journée de novembre dernier, lointain écho de celle-là, quand, après le licenciement brutal de la quasi-totalité des employés de Twitter par son nouveau propriétaire, à commencer par sa directrice juridique, qui avait alors fermé le compte de Trump, toute une génération, certaine que le réseau social ne tiendrait pas la journée, s'est dit finalement adieu — adieu à elle-même, aux idéaux de sa jeunesse, à l'innocent shitpost qui avait accompagné, une décennie durant, son lent passage à l'âge adulte. Ce jour-là, j'étais moi-même résigné à grandir et à ne plus croire enfin les promesses toujours trahies de la révolution technologique et de ses milliardaires crépusculaires.

Vue plongeante dans une cavité souterraine où se pressent des silhouettes

Mais j'ai été repris par la matrice.

Une longue galerie souterraine ornée de graffitis, des personnages assis et debout dans une lumière chaude

Il m'arrive, avec un petit groupe d'aventuriers, de descendre dans le réseau social primitif, celui qui les a tous précédés et qui les enterrera tous : les Catacombes de Paris. Au printemps dernier, l'un de nous nous avait justement scanné avec le lidar de son iPhone, alors que nous marquions une pause — et in arcadia ego — devant le tombeau de Philibert Aspairt, qui mourut là, en 1793, après des jours d'errance souterraine.

Coupe d'un réseau de salles souterraines, quelques personnages assis au fond
Une galerie dans un cadre noir : une grande figure aux bras levés, couverte de motifs rouges, des personnages assis alentour Un escalier en colimaçon vu de dessus, en nuage de points doré
Un passage voûté en nuage de points, à contre-jour Une galerie très allongée aux parois couvertes de graffitis, vue en coupe
Une galerie souterraine en coupe, un conduit sinueux qui descend en dessous Une galerie en coupe aux parois couvertes de graffitis, une personne à son extrémité
Une pièce souterraine floue, des personnages assis et un mur peint
Un long couloir souterrain vu de côté, des voûtes successives qui descendent en diagonale

J'avais un peu oublié tout cela et j'étais paisiblement assis, dans mon salon, dimanche dernier, quand cet archéologue technophile m'a envoyé une invitation à me rendre sur une application du métavers. Je me suis ainsi retrouvé dans une gigantesque salle souterraine. Et malgré quelques défauts dans le rendu de sa texture, je devais me rendre à l'évidence : cette énorme cariatide accroupie, c'était moi-même. Mais j'étais aussi, c'était l'avatar par défaut que m'avait attribué l'application, cette jeune femme voilée, au premier plan, qui portait un jean avec des cœurs. J'ai allumé mon micro pour communiquer avec l'autre silhouette, qui ressemblait, elle, à celui qui venait de m'envoyer l'invitation. Il m'a expliqué qu'il avait dû modifier l'échelle, sinon nous n'aurions pas pu nous balader, et nous serions passés, comme des glitch, à travers les murs humides. D'où cette transposition démesurée, lovecraftienne, de cette scène souterraine.

Un puits et un passage vertical en nuage de points, une personne assise dans une niche
Un homme au sac à dos rouge, debout dans une cavité floue et chaude

J'ai connu les premiers jeux en trois dimensions et les CD-ROM interactifs qui permettaient d'évoluer à travers les grands musées du monde, et qui demeurent comme des versions primitives du monde numérique — si TikTok est la chapelle Sixtine, j'ai aussi bien connu l'époque révolue de Lascaux.

Un tunnel étroit qui fuit vers le fond, en points lumineux dorés et verts
Une salle souterraine en coupe, une personne assise sur des marches Un cadre découpé dans la roche : un homme et une femme de part et d'autre d'une structure triangulaire
Un homme assis contre un grand « Z » en pierre, dans un décor de nuage de points
Une cavité de carrière en nuage de points, vue de dessus, aux formes creusées
Une salle souterraine où des personnes se tiennent debout devant un mur sculpté et des graffitis
Une foule de silhouettes dans un passage souterrain, une personne assise à gauche

Et je n'aurais jamais cru revivre, si tard, si avancé dans ma propre vie et si désabusée, déjà, des promesses technologiques du futur, le sentiment que les fantasmagories du progrès pouvaient m'atteindre encore, et m'émerveiller par leur fraîcheur naïve.

Un volume de roche irrégulier en nuage de points doré, sur fond noir